Machine à café

Conversation entre le Directeur des ventes et une intervenante extérieure chargée d’animer durant trois jours une formation sur « MS Project Professionnel ».

– Vous ne faites que des formations sur la gestion de projet ?
– Non, mon cœur de métier, ce sont surtout les écrits professionnels, l’orthographe, etc.
– [Étonné] Ah… ça n’a rien à voir !
Project fait partie de la suite d’Office, avec Word, Excel, PowerPoint, Visio, etc. C’est surtout parce que ces programmes s’adressent au public que j’apprécie le plus, les assistantes et assistants administratifs.
– [Inquiet] Oui enfin, la gestion de projet, ce sont surtout des ingénieurs, des techniciens… donc aujourd’hui, c’est un public bien différent que vous allez former !
– Bah, ça fait quand même plusieurs années que j’assure ce type de formations, j’ai rencontré toute sorte de public. Pour ma part, j’ai utilisé ce programme pour organiser un grand repas de Noël par exemple.
– [Surpris] Ah bon ? Faudra que j’en parle à mon épouse…

Deux jours plus tard, pause de midi, dans la salle de formation…

– Alors, tout se passe bien ? Qu’est-ce que vous faites ?
– On travaille sur le projet du client plutôt que sur des exercices ; cela permet d’aborder leurs problématiques spécifiques et ils repartiront avec quelque chose de déjà bien élaboré.
– Je peux voir ?
– Voilà, il s’agit d’un gros projet de déménagement et les stagiaires doivent assurer une continuité de services informatiques avec de multiples serveurs, la gestion des appels d’urgence, etc.
– [Impressionné par le diagramme à l’écran] Ah oui, quand même…

Pour la petite histoire, le Directeur s’est de nouveau incrusté deux heures plus tard pour s’adresser cette fois aux stagiaires avec les mêmes questions. Il a d’ailleurs eu les mêmes réponses.

 

Avec le recul, je me pose quelques questions :

  • Est-ce que, dans l’esprit du Directeur des ventes, maitriser les règles de l’écrit suppose d’office une incompétence dans la gestion de projet ?
  • Plus globalement, est-ce que des capacités supposées « techniques » sont incompatibles avec celles dites « littéraires » ?
  • Est-ce que, pour lui, un assistant ou une assistante administrative n’a, de par sa fonction, aucun besoin de gérer des projets, ni de formation pour ça ?
  • À supposer que l’intervenante ait déjà animé dans son entreprise une session sur la manière de rédiger un courrier professionnel, lui aurait-il fait confiance pour assurer la formation de ce groupe d’informaticiens ?

J’ai comme l’impression qu’elle l’a fait passer dans un autre monde…

 

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Dysphorie

C’était samedi, dans le bus ligne 2. Vingt minutes de trajet, peu de monde, place assise au milieu, dos au sens de la route.

À l’arrêt « Point central », je vois un jeune homme monter avec une poussette, il la range à l’emplacement réservé à cet effet et reste debout à côté. Le bus redémarre.

Presque immédiatement, le jeune homme se tourne vers l’avant du bus et interpelle une autre personne derrière moi, que je ne vois pas : « Qu’est-ce que tu as à me regarder toi ? T’as un problème ? » Il fait un pas en avant, revient pour bloquer le frein de la poussette, puis s’avance dans le couloir. Je l’entends : « T’as quelque chose à dire ? Viens-là toi ! ». Je me retourne un instant pour voir à qui il s’adresse. C’est un autre homme arborant une barbichette blanche, plutôt grand, debout entre les sièges, il ne répond rien. Une femme toute menue derrière lui se faufile pour venir s’assoir à une place libre, proche de la poussette. Le jeune homme retourne à sa place en maugréant : « Va pas me faire chier celui-là. Je vais le descendre. J’vais lui faire bouffer sa barbe et lui défoncer sa tête. »

Dans le calme revenu, j’imagine le scénario : à l’arrêt de bus, le vieil homme a dû faire une réflexion à la jeune fille qui n’a pas été du gout de son compagnon, l’a empêchée d’avancer dans le couloir du bus pour le rejoindre, il s’est énervé contre lui. Peut-être que le vieil homme n’a plus toute sa tête, ou qu’il est un peu imbibé, va savoir… Game over.

L’homme à la poussette est dans mon champ de vision. Il fixe sa copine que je vois partiellement de dos. Je suis suffisamment près – et le bus suffisamment silencieux – pour que j’entende distinctement ce qu’il lui dit. « Toi, tu perds rien pour attendre. Ça va pas se passer comme ça. T’es qu’une saloperie de putain de merde. Les enfants ne méritent pas une mère comme toi. Ils seraient bien mieux sans toi. Je vais pas laisser passer ça. C’est pas la peine de pleurer. Tu vas pas t’en tirer comme ça. » Il se rapproche d’elle et continue un peu plus bas mais encore plus haineux si c’était possible : « Tu vas voir ce que tu vas prendre ce soir. Tu peux pleurer, tu n’y échapperas pas. » Il retourne près de la poussette sans cesser de la fixer. La jeune fille se lève tout d’un coup et part s’assoir à l’avant. En passant, j’ai vu de grands yeux vides et cernés, un visage froid et creusé, avec cependant des larmes sur ses joues.

Pendant ce temps, je remettais les cartes dans l’ordre dans ma tête. Tout me semble évident. Oui, mais qu’est-ce que je fais avec ces informations maintenant ? Est-ce que j’interviens ? OK, mais en vrai, qu’est-ce que je fais ? Certes, j’ai un grand parapluie et je me moque bien de prendre un coup au passage. Et puis l’homme à la barbichette blanche serait de mon côté, c’est sûr. Mais là, l’énervé ne dit plus rien, ne la menace plus. Qu’est-ce qui me permettrait de l’agresser ? D’un autre côté, c’est révoltant cette situation, je ne peux pas rester sans rien faire ! Vite, une idée !

Le bus s’arrête à la station suivante. Je me rends compte soudainement que c’est là que je descends. En passant à côté de la jeune fille, sans la regarder, je lui murmure un « courage ». C’est tout ce que j’ai trouvé à dire et à faire. En marchant dans la rue, je me rends compte de l’inutilité de mes paroles. De mon inutilité tout simplement. C’est pitoyable. Ah, pour lancer des théories et de grandes idées sur l’égalité, la violence familiale et tout le cirque, ça va mais quand il faut agir sur le terrain, il n’y a plus personne ! Je me déteste : ce n’est pas tant le courage qui m’a manqué, mais le début d’une idée d’action. Je ne savais pas quoi faire. Pourtant, ça n’était pas si compliqué ! J’aurais pu aller voir le chauffeur, par exemple, lui demander de faire intervenir un contrôleur à l’arrêt suivant qui aurait pu alerter la police avec tous les renseignements nécessaires ! C’était sans risque et au moins, j’aurais eu le sentiment d’avoir fait quelque chose pour cette pauvre gamine ! Mais pourquoi est-ce que je n’y pense que maintenant ?

En arrivant chez mes amis, une fois le sac posé, la veste sur le dossier de la chaise, une tasse de café entre les mains, je me rends compte que j’ai les yeux humides, le cœur rapide, les mains tremblantes. Maintenant que je suis en sécurité, ma peur remonte à la surface. Je suppose que ma colère face à la situation me l’avait fait ignorer ; mais mon cerveau, à devoir gérer ces deux opposés, a bloqué sur mes émotions. Incapable de trouver une issue pour les absorber. Ou plutôt si, il a trouvé celle qu’il a été entrainé à suivre depuis des décennies : face à un homme violent, une femme doit se faire petite, discrète, ne jamais montrer sa peur et fuir si elle le peut. Sinon, tout supporter stoïquement. Surtout ne jamais provoquer. Ne jamais monter au front. C’est ancré en moi, en nous : l’homme est plus fort, plus grand, donc légitime dans ses actions, par principe. Et vivre avec cette culpabilité qu’on planque bien au fond. Elle aussi supportera sans rien dire les coups de son conjoint. Son corps peut-être pas.

 

Reconnaissance faciale

Je suis toujours étonnée de voir, dans les séries télé, la facilité avec laquelle les témoins peuvent décrire une personne au point d’en faire un portrait-robot très réaliste. On me demanderait de faire la même chose, par exemple pour des membres de ma famille, je pense que j’en serais incapable.

Je me suis rendue compte que je ne mémorisais pas les traits d’un visage : je ne reconnais pas une semaine plus tard, lorsque le contexte diffère, une personne avec qui j’ai travaillé – et plaisanté – durant deux jours d’affilés ; pire, après avoir échangé plus de six heures autour d’une table, j’ai confondu les deux femmes qui étaient en face de moi, lorsque je concluais l’entretien en fin de journée, à l’extérieur, avec l’une d’elle, alors que leur seul point commun était leur taille. Je ne saurais pas dire qui a une barbe et ne remarquerai pas qui vient juste de se la raser. Du plus loin que je m’en souvienne, c’est ma petite sœur, alors âgée de six ans, que je n’ai pas reconnue lorsque je l’ai croisée dans la rue d’un village de vacances, accompagnée de sa monitrice ; je m’en étais choquée moi-même.

La plupart du temps, c’est une attitude, une voix, une intonation qui me permet de retrouver au fond de ma mémoire la fiche identitaire d’un collègue ou d’un ami, quand bien même l’environnement serait similaire à la précédente rencontre. Je m’en sors généralement en affirmant que je n’ai pas la mémoire des noms, ça passe toujours mieux en société que dire que je n’ai strictement aucune idée de qui est la personne qui vient me saluer en m’interpelant par mon nom. Évidemment, il y a toujours un petit moment de malaise lorsque je tends la main alors que l’autre s’attend à ce que je lui fasse la bise comme d’habitude ; ou lorsque j’adresse un grand sourire à cet inconnu qui a la même allure et la même démarche qu’un copain. S’ils savaient le mal que je me donne à maintenir, durant les premières minutes de conversation, la plus grande neutralité dans mes réponses jusqu’à ce qu’un indice me permette d’associer ce nouveau visage à ma base de données toute personnelle…

Pour autant, ma mémoire n’est pas en cause, elle fonctionne très bien, merci. Parce que je me rappelle les corps, les gestes, les émotions, les paroles de ces silhouettes sans visage. Je sais immédiatement si l’autre est ami ou ennemi, si je peux lui faire confiance ou pas. Je retiens la douceur d’une épaule ou la rugosité d’un torse, la force d’une main large qui caresse ou la légèreté de doigts fins et délicats, le poids d’un corps abandonné sur le mien ou le souffle chaud au creux de mon cou. Je garde en tête ce sentiment de bienêtre lorsque je me sens aimée et la pression des bras m’enserrant pour ne pas me perdre ; tout comme la haine exacerbée (mais temporaire) envers celui ou celle qui, réflexion faite, se refuse, ou l’indifférence de ceux qui ne s’investissent pas outre mesure, la timidité des gestes en demande d’approbation, l’assurance agressive des orgueilleux et le calme tranquille des travailleurs appliqués. Je mémorise l’esthétique parfaite des corps comme malheureusement leurs déséquilibres.

Alors, ne vous vexez pas si je ne vous remets pas, d’une certaine manière je ne vous ai pas oublié.

 

Combien coute un point de permis ?

Sur la base d’un excès de vitesse inférieur à 20 km/h hors agglomération :

  • amende…………………………………. 150.00 €
  • droit fixe de procédure……………..   31.00 €
  • Total………………………………. 181.00 €

« Cette décision n’entraine ni inscription au Casier Judiciaire National, ni retrait de point au permis de conduire. »

Considérant qu’un stage de récupération de point coute en moyenne 225.00 €, la contestation du PV (sous réserve que le conducteur ne soit pas reconnaissable sur la photo) n’est intéressante bien entendu que pour ceux qui approchent dangereusement du 0 point fatal pour leur permis.

Cependant, il y a une petite ligne qui m’a interpelée sur la notification d’ordonnance pénale : « En cas de recours contre cette décision, les sommes versées peuvent être restituées sur demande de l’intéressé. » Je pense que je vais tenter le recours quand bien même, dans le courrier reçu, il n’y a strictement aucune information sur la procédure à suivre.

Wile-Ethelbert

Il me revient cette image du plateau du Colorado, là où généralement Bipbip s’arrête net de courir tandis que Coyote, emporté par son élan, chute longuement dans le gouffre, jusqu’à ce petit nuage de poussière qui remonte du plus profond.

Le plateau est désert, pas un souffle de vent, aucune végétation ; tout est plat, uniforme, de ce côté-ci comme en face, sous un soleil brulant. Cela fait plusieurs semaines maintenant que je suis là, libre d’aller et venir comme je l’entends, à ceci près que je ne peux pas tomber. Juste être au bord, tout au bord. Moi qui ai toujours refusé les chaines, j’ai accepté une laisse. Je me suis laissé convaincre que c’était la meilleure solution ; elle avait des arguments et un joli sourire.

Chaque matin, mon téléphone me rappelle de remettre ma laisse chimique pour vingt-quatre heures. Chaque matin, je la remets sans vraiment y penser. Mais ces derniers jours, alors que des images du passé se sont réintroduites dans ma vie, elle est devenue une entrave encombrante, une contrainte qui m’étrangle lorsque je tire dessus. Je sais qu’elle m’est indispensable pour ne pas me lancer dans le vide et je continuerai à la mettre tous les matins. Mais, du plus profond de mon être, cet esclavage me pèse. Si rien ne change, combien de temps encore avant que la rébellion n’éclate ?

 

Sans apostille

Juin 2011

Longtemps pour moi, vieillir se résumait à une seule angoisse : ce n’était pas les rides – je trouve que certaines sont très jolies -, le visage qui se creuse ou le corps qui s’arrondit, la fatigue ou les petites douleurs qui s’installent à demeure, non c’était le jour où je cesserai d’être ce qui fait de moi une femme. Dans ma tête, ça devait me tomber dessus aux alentours de la quarantaine. Et puis non, rien n’a changé, tout a continué comme dit la chanson. Alors j’en ai profité. Peut-être un peu trop aux yeux de certains. De temps en temps, je demandais à ma gynéco où j’en étais : aucuns signes de vieillissement intérieur, tout va bien. Le spectre de la ménopause reculait devant mon envie de vivre au rythme de mes hormones. Je me disais que j’avais de la chance, mon horloge biologique me permettait de jouer les prolongations. Enjoy !

Quand on a de la chance, il s’en trouve toujours un pour vous la pourrir. Bien sûr, je pourrais en vouloir à celui qui – qui ? – m’a refilé le virus. Ou à celui qui m’a suffisamment cassé le moral pour que le virus se développe en toute tranquillité. Mais ils ne sont rien en regard de ce chirurgien qui n’a pas fait correctement son boulot. Plus d’un an de suites opératoires au lieu des quinze jours prévus. Plusieurs séances de psy pour retrouver un semblant de vie normale. Aujourd’hui, il ne m’en reste qu’un seul petit inconvénient, une dyspareunie. Mais comme me l’a fait remarquer un médecin (un homme) : « oh bah, à votre âge… hein ! »

Alors je compose, j’adapte, je triche. Comme avec cet amoureux que je déstabilisais suffisamment pour l’empêcher de tenir une érection et qui, empreint de culpabilité, s’acharnait à me donner un maximum de plaisir autrement. Je sais, ça n’est pas bien charitable mais quand on en veut au monde, il y a parfois un innocent qui en subit les conséquences. Ou cet autre dont j’avais vraiment envie mais que je me refusais à frustrer. J’ai fini par craquer mais je l’ai contraint à se contenter d’une position du missionnaire en bloquant, de mes cuisses, ses mouvements. Aucune chance qu’il en garde un bon souvenir. Jusqu’au jour où j’ai revu cet étudiant, de retour en ville pour passer son mémoire de fin d’étude ; j’étais fière qu’il ait eu envie de me rappeler moi alors qu’il a la capacité de faire tomber n’importe quelle fille d’un seul mouvement de cil. L’enthousiasme l’a emporté, pendant un instant j’ai oublié tous mes soucis. J’ai voulu ignorer la douleur mais c’est elle qui a finalement gagné. Il n’a pas compris ce qu’il faisait de mal, je n’ai pas expliqué.